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* 476. . X. .

<24- 1831 . .>

Mon Général,

N'étant pas encore attaché définitivement au service et des affaires pressentes nécéssitant ma présence à Moscou je suis obligé de m'absenter pour deux ou trois semaines sans d'autre autorisation que celle de l'officier de quartier. Je crois de mon devoir d'en prévenir votre Excellence.

Je saisis cette occasion pour vous parler d'une chose qui m'est toute personnelle. L'interêt, que vous avez toujours daigné me témoigner, m'encourage à vous en parler en détail et en toute confiance.

Il y a un an à peu près que dans l'un de nos journaux on imprima un article satyrique dans lequel on parloit d'un certain littérateur qui manifestoit des prétentions à une origine noble, tandis qu'il n'étoit qu'un bourgeois-gentilhomme. On ajoutoit que sa mère étoit une mulatre dont le père, pauvre négrillon, avoit été acheté par un matelôt pour une bouteille de rhum. Quoique Pierre le Grand ne ressembla guère à un matelôt ivre, c'étoit me désigner assez clairement, vu qu'il n'y a que moi de littérateur Russe, qui comptasse un négre parmi mes ancêtres. Comme l'article en question étoit imprimé dans une gazette officielle, qu'on avoit poussé l'indécence jusqu'à parler de ma mère dans un feuilleton qui ne devroit être que litteraire, & que nos gazetiers ne se battent pas en duel, je crus devoir répondre au satyrique anonyme, ce que je fis en vers & très vertement. J'envoyois ma réponse à feu Delvig, en le priant de l'inserer dans son journal. Delvig m'engagea à la supprimer, me fesant observer qu'il y auroit du ridicule à se défendre la plume à la main contre des attaques de cette nature et à afficher des sentiments aristocratiques, lorsqu'à tout prendre on n'étoit qu'un gentilhomme bourgeois, sinon un bourgeois gentilhomme. Je me rendis à son avis, & l'affaire en resta là; cependant il courut quelques copies de cette réponse, ce dont je ne suis pas faché, attendu qu'il n'y a rien que je voulus désavouer. J'avoue que je tiens à ce qu'on appele des préjugés: je tiens à être aussi bon gentilhomme que qui que ce soit, quoique celà ne rapporte pas grand chose; je tiens beaucoup enfin au nom de mes ancêtres, puisque c'est le seul héritage qu'ils m'ont laissé.

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Mais comme on pourroit prendre mes vers pour une satyre indirecte sur l'origine de quelques familles marquantes, si on ne savoit que c'est une réponse très moderée à une provocation très reprehensible, je me suis fait un devoir de vous en donner franchement l'explication, et d'y joindre la pièce en question.

Agréez, Général, l'hommage de ma haute considération

de Votre Excellence
le tres humble & très obeissant

serviteur

24 Nov.Alexandre Pouchkine

St P. b.

I, : Vous pouvez dire de ma part à , que je suis parfaitement de l'avis de feu son ami Delvig; des injures aussi basses aussi viles que celles dont on l'a régalé, déshonorent celui qui les prononce, et non celui à qui on les adresse; la seule arme contre est le mépris; voilà ce qu'à sa place j'aurais fait. Quant à ces vers, j'y trouve de l'esprit, mais encore plus de fiel qu'autre chose. Il eut mieux fait pour l'honneur de sa plume, et surtout de sa raison de ne pas les faire courir. < . >

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