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Pétersbourg, 15 ou 13 d’Août [1831].

Mon bon ami, je suis bien tentée de Vous gronder, ne Vous en déplaise: primo pour les affaires politiques, — Vos relations qui m’ennuyent beaucoup et qui me parviennent toujours avant Vos lettres; et puis pour l’argent que Vous avez eu l’idée de donner à Lermantoff Alexandre. Si Vous ne pouviez pas me l’envoyer par poste, gardez le jusqu’à Votre retour, — et puis Vous l’ai-je jamais demandé? A présent je Vous prédis, que je ne le recevrai jamais de Владиміръ Н., je doute même que son père

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lui a fait part de ceci; il en a rit au fond du coeur, j’en donne ma main à couper, surtout s’il avait besoin d’argent. En tout cas soyez sûr que je ne parlerai pas la première des 350 roubles aux Lermantoff; quant aux 600 je n’en ai aucune nouvelle; les Lermantoff me l’auraient dit, s’ils les avaient déjà reçus, car je les ai prévenus; au reste nous ne nous voyons point: ils sont toujours cernés, personne n’ose venir chez eux (c’est à dire au Corps), et ils n’ont pas la permission d’envoyer leurs domestiques; ce sont des soldats qui vont acheter les provisions, et cela peut durer des mois encore. Je Vous avoue que j’ai besoin d’argent; quoique le maître de la maison a été assez complaisant pour patienter, mais j’ai conscience de ne pas le payer depuis si longtemps. Vous avez bien mal fait à mon avis aussi d’aller regarder l’escarmouche au lieu de voir un peu l’Arcadie qui, dit-on, est quelque chose de délicieux et de bien curieux; le Temple de Diane est magnifique, c’est une féerie aujourd’hui. J’ai lu une lettre de Monsieur Alexandre Jasikoff qui en fait la description; cela vaut mieux que Votre bataille de 10 blessés et de tués, — bataille, qui ne vaut pas les 4 fers d’un cheval. Vous eussiez vu des monuments de l’antiquité, beaucoup de raretés d’Herculanum. Fi, Monsieur! N’avez-Vous pas honte d’être, comme un petit garçon, qui préfère un sabre de bois à un joli tableau. Excusez que cette irrévérence me soit échapée, mais en vérité c’est plus fort que moi. Quant à Joukovsky1) et à M-lle Karamzine et leur mariage, — c’est une histoire de l’année 1815 à la lettre. Вотъ до глухаго вѣсти дошли! Rien de plus faux depuis des siècles que ce fameux mariage. À propos: je ne crois rien à l’histoire des amours de Никита Петровичъ2); c’est aussi apparement des nouvelles de l’armée ou plutôt des commérages des officiers de l’armée.

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De grâce, ne donnez plus d’argent à M-r Lermantoff, mais quand cela Vous sera possible envoyez le au nom de Dourassoff. Il y a un Monsieur Novitsky qui vient d’envoyer de l’armée à sa femme six mille roubles, — je ne sais trop comment il s’est pris; elle est partie depuis quelque temps à Novgorod, — autrement je l’aurais sû.

Adieu, mon bon ami. Dès que la guerre finira, il n’y aura point d’obstacle pour Vous de venir ici; Enguel1) Vous donnera un semestre ou M-r Pogodine2), — tout le monde me le dit. J’espère donc Vous embrasser dans deux mois tout au plus. Mes parens ne vont plus à Moscou, je m’occupe à leur trouver un logement. Je n’ai pu les réjoindre à Pavlovsky grâce aux chicanes qu’on me fait pour avoir fait le détour fameux, et puis je ne m’en soucie plus: quatorze jours de détention dans un village de toute abomination n’est pas ce qu’il y a de plus amusant et de plus tentant; d’ailleurs, je passe assez bien mon temps — нечего Бога гнѣвить. Ma santé me revient, j’engraisse à vue d’oeil, — pas du ventre, s’entend, autrement vous me verriez accourir chez vous. Ne Vous fâchez pas, mon bon ami, de cette mauvaise plaisanterie, qui m’est venue, comme Mars en carème, et croyez moi toujours vertueuse en dépit du sort et des dieux qui paraissent très fort s’en soucier, car je revois à tout bout de champs tous mes amans d’autrefois, entre autres Bacounine, que j’ai rencontré pour la première fois depuis cinq ans; il m’a reconnu sur le champ, mais ce qu’il y a d’intéressant c’est qu’il a eu le choléra et qu’il se porte, comme le pont neuf. À propos: mille choses tendres au Baron Géramb et un peu aussi à Gourieff. Quant à Votre frère3)

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et à M-r Kajevnikoff je les embrasse pas tout à fait pourtant. Прощай, я спѣшу ужасно.

Ma belle soeur1) est charmante; je Vous l’ai dit, Vous l’avez oublié; elle fait l’admiration de Царское, el l’Impératrice veut qu’elle vienne à la Cour; elle en est désolée, car elle n’est pas sotte; ce n’est pas ce que j’ai voulu dire: quoiqu’elle ne soit pas sotte du tout, elle est timide encore un peu, mais cela passera et elle s’arrangera et de la Cour et de l’Impératrice en femme et belle, et jeune, et aimable. Mais je crois qu’en revanche Alexandre2) en est aux anges; je suis fâchée d’être un peu loin de Царское, de ne pas les voir de près et leur ménage. Physiquement ils sont deux contrastes parfaits: Вулканъ и Венера, Кирикъ и Улита etc. etc. etc. Au reste à mon avis il y a des femmes tout aussi jolies ici qu’elle: la Comtesse Pouchkine n’est pas plus mal, Madame Fiquelmont3) non plus et puis Madame Zouboff, née Ellet4), dit-on, est mieux. À mon avis il y a deux femmes encore plus jolies qu’elle; je ne Vous les nommerai pas, pour qu’à Votre retour Vous le déviniez: une jeune mariée qui n’est pas de très grand genre, et puis une jeune demoiselles d’honneur titrée. Sûrement Vous avez cru qu’il y aurait du M-d Koucheleff, hélas! non, vous vous êtes trompé, quoique vous en puissiez dire.

Помѣта Н. И. Павлищева: Lowicz, 29 Août.

Сноски

Сноски к стр. 82

1) Василій Андреевичъ Жуковскій.

2) Панкратьевъ.

Сноски к стр. 83

1) Д. т. сов. Ѳ. И. Энгель былъ тогда Предсѣдателемъ Временнаго Правленія въ Царствѣ Польскомъ. Л. П.

2) В. В. Погодинъ, генералъ-интендантъ дѣйствующей арміи 1831 г.

3) Павелъ Ивановичъ Павлищевъ служилъ тогда въ лейбъ-драгунахъ; скончался въ 1863 году, въ чинѣ генералъ-лейтенанта.

Сноски к стр. 84

1) Наталья Николаевна, жена Александра Сергѣевича Пушкина.

2) А. С. Пушкинъ.

3) Супруга австрійскаго посланника.

4) Супруга Алексѣя Николаевича Зубова, рожденная не Ellert, a Эйлеръ.